A propos

  1. Dans la presse (sélection)

“Géographies intérieures”. Envols et replis, élans et reflux, la peinture de Martine Clerc est en mouvement. Ou plutôt en mouvances lentes, en errances incertaines, en rêveuse dérive des continents de l’âme. Elle déambule dans ses paysages intérieurs avec des attentes vagues, des langueurs et des gestes suspendus. Le monde qu’elle arpente se fait et se défait sans cesse, comme s’il craignait de se fixer. Elle s’attarde sur ses matières, laissant parfois un rebord de couleur devenir grenu comme une grève qui ourle un bleu. Elle se plaît dans les tonalités “entre-deux” : vert d’eau, sables, terres… couleurs d’entre-saison, de sous-bois mouillés, de rêveries lentes, de grèves hivernales et de ciels mélancoliques.

Françoise Jaunin, «A nos cimaises», 24 Heures, 10 mars 1997

“Martine Clerc” Ses peintures à l’huile relèvent de l’alchimie. Elles allient la porosité de la terre, l’immatérialité de l’éther, le silence de la mer et le feu de l’enfer. Elles sont délibérément abstraites, mais laissent au spectateur le plaisir de deviner la part du monde qui lui revient. Aussi bien verra-t-on un ciel encombré de nuages, une source au fond d’un aven profond, ou la terre chaude de l’Italie et dorée comme du pain. Mais plus que toute autre chose, c’est de peinture qu’il s’agit, de couleurs, de gestualité, de dynamisme et de tension qui sont les éléments primitifs fondamentaux de la création. La confraternité des tons, l’équilibre entre le vertical et l’horizontal, la gestion des plages centrales et périphériques, la fulgurance d’un trait de lumière qui déchire l’opacité du fond donnent à l’œuvre de Martine Clerc l’impression d’un monde qui s’agrège et prend forme, où la vie, ruisselante,trépidante et fascinante, vient juste d’apparaître.

Christophe Flubacher, Expositions, L’HEBDO 23 avril 1998

“L’alliance de la couleur et de la matière”. Si l’on avait besoin de prouver que la couleur a une âme, une expression, il suffirait de contempler une toile de Martine Clerc, où l’œil plonge dans des bleus profonds comme de l’eau, des ocres et des bruns chaleureux comme une terre, des rouges violents comme une blessure. Elle procède par larges plans colorés où le regard se perd comme un rêve, tout en incluant désormais dans son travail une écriture plus gestuelle. Cela respire la vie, le bonheur de peindre. La peinture de Martine Clerc, c’est un univers où la poésie réconcilie matière et couleur en une alliance idéale.

                                    Marcel Pierre , Expositions, revue Accrochages, N°6- avril 1999

«Brumes et chuchotements». Martine Clerc et ses élégies noyées de brume sont de retour à la Galerie  Planque. La nature en reste la grande inspiratrice, mais ses paysages se décantent de plus en plus pour n’être plus que taches et signes, traces, ombres et nuées. L’épaule d’une colline, la silhouette estompée d’une montagne, la ligne d’une crête, un nuage qui s’étire et se défait, ou la géographie laconique de ses paysages intérieurs. Tout se confond, se mêle s’embrume et se délite. Il y a quelque chose d’un peu chinois dans sa manière de faire “boire” au papier ses esquisses de paysages, mais comme filtré à travers la peinture du Chinois de Paris Zao-Wou-Ki. Pas de lavis ici, mais de l’huile sur fusain qui, elle aussi, dissout les contours, dématérialise les choses, les rend insaisissables et les suspend dans le flou du moment sans jamais les arrêter. Ce que Martine Clerc cherche à transcrire, c’est moins le paysage même, moins les formes qui le dessinent, que leurs “entre-deux”, ce qui se passe entre elles, dans cette oscillation qui brouille la frontière entre le fugace et le permanent, dans ce flottement silencieux qui l’invite à chuchoter ses rêveries évanescentes.

Françoise Jaunin, Agenda, 24 Heures, 6 novembre 2006

«À couper le souffle». À Vevey, une cinquantaine d’huiles, pastels et fusains de Martine Clerc se déploient avec majesté dans l’espace clair de la galerie Arts et Lettres. Sur le papier ou la toile, l’artiste peintre née à Neuchâtel jette des éclairs noirs au fusain qui retentissent comme des déflagrations sur la base onctueuse de fonds en camaïeux de gris bleutés, parfois en déclinaisons d’ocres rocailleux. Lignes de failles, déchirures en suspension, et ouvertures sur le vide sont les composantes principales d’une oeuvre picturale du vertige. Vertige face au paysage alpestre-irréductible à la dimension du support rectangulaire- dont l’artiste établie à Lausanne s’inspire à l’évidence. Vertige également face à un réel insaisissable qui se laisse mieux apprivoiser par le biais de l’abstraction. Flous neigeux obtenus par effacement du pastel ou fluidité de l’huile, perspectives fugaces tracées d’un coup rapide et lignes d’horizon déchiquetées comme des crêtes acérées déterminent les seules traces d’une réalité éminemment montagneuse, traduite dans une esthétique de la pureté, pour ainsi dire à couper le souffle.

Isabelle Vuong, Nos sélections, 24 Heures, 18 juin 2009

“Deux univers en dialogue à l’Espace culturel Assens” Pierrette Gonseth-Favre et Martine Clerc
[–] Les rêveries cadensées de Martine Clerc occupent le bas de l’Espace.Tendresse des coloris, chaleur des tons, c’est un monde minéral qui déploie ses secrètes splendeurs.
Le pastel, le fusain et l’huile sont tour à tour utilisés pour évoquer ici un repli tectonique, là une stèle, plus loin un profond canyon. La technique de l’huile sur calque, m’explique l’artiste, lui permet de donner des rendus d’un lissé inégalable. Les oeuvres en acquièrent un aspect de vieux verni qui rappelle le fond des portraits hollandais du 17e siècle : paysages avec figures absentes.
Rythmant l’accrochage,de grandes huiles sur toile imposent leur présence dans le chatoiement de couleurs rousses ou bleues.
Comme chez Pierrette Gonseth-Favre, l’énigme de l’homme est posée : là-bas, minuscule dans un monde qui le dépasse, ou ici, absent derrière les voiles du rêve.

Catherine Dubuis, Domaine public, 30 août 2014

 

Textes publiés:  dans la revue Conférence,  Meaux, France

«Déplacer les montagnes»

Devant les pastels et fusains de Martine Clerc, le regard, d’abord attiré par l’esquisse d’un paysage, se trouve d’emblée emmené plus loin, élargi, privé d’appui. Il tâtonne dans la contemplation. Aussi revient-il en arrière, cherche-t-il des souvenirs: et il les trouve dans des traits, des couleurs qui rappellent la montagne. “Montagnes célestes”, à la manière chinoise, reflétées dans l’eau d’un lac embrumé, traversées d’écharpes de neige, striées de vents, portées par les nuages. Mais il faut vite quitter cette prise facile car, d’une image à l’autre, on bascule dans l’espace  intérieur : la faille minérale ouvre sur l’organique, le brun évoque une sorte de lave ou la chaleur des chairs, on pense aux “corridors des os longs, et des articulations” dont parlait Michaux. Quand les cimes reparaissent dans la suite des images, elles sont devenues les montagnes rougeâtres du coeur.

En réalité, on ne peut “fixer” le lieu où nous conduisent ces pastels : ils nous prennent dans un mouvement perpétuel, une tempête sereine, si l’on ose dire : tempête de neige, de sable, de lumière, où nous sommes cependant guidés par les formes, dans un voyage qui se passe aussi à diverses profondeurs, suggérées par la superpositions subtile des poussières colorées.

Guidés, mais vers quel but ? Ces lignes estompées ne nous assignent aucun terme, ni même une direction à l’exclusion d’une autre. Pourtant, elles ne nous égarent pas, et le voyage n’est pas vain. Si nous les regardons assez longtemps, elles nous rendent attentifs à un événement : ici, un nuage divise une épaule de roc, en fait deux ailes noires. Ailleurs, la lumière tombe dans un gouffre de feuilles. Le reflet d’un sommet se dédouble, ou se creuse vers le centre de la terre. Le cratère d’un volcan bleu laisse entrevoir ses entrailles de neige; autant de métaphores approximatives qui voudraient désigner une impression commune : l’événement est intrusion, accueil ou poussée d’autre chose qui envahit l”espace initial. Souvent cette “autre chose” a une couleur différente, mais pas toujours. Dans l’admirable pastel qui clôt la série, c’est une altération intime du brun, quelques ondes à peine perceptibles, qui la signalent. Car cette nouvelle venue n’est pas seulement juxtaposée aux éléments antérieurs;  elle cherche sa place au milieu d’eux, les modifie, oblige à trouver dans la composition un nouvel équilibre.

Nous comprenons alors qu’il ne s’agit pas seulement des transformations d’un paysage, mais de la nôtre, de nos remous intérieurs quand quelque chose, quelqu’un, venu du dehors ou du dedans, demande à être reconnu et, pour cela nous change. Quel nom plus précis donner à ce qui a lieu dans ces images, nous entraîne et nous invite à consentir à l’imprévisible, dans un calme vertige? Nous sommes peut-être “en vue de naître” *.

* Cette belle expression est empruntée à Jean-Marc Sourdillon 

Jean-Pierre Lemaire,  Conférence, N° 23 / 2003 (14 pastels)

«Les yeux de la mémoire»
Ruelle du Lapin vert, mois de mars. Par une faille du vieux Lausanne
, Martine Clerc épie le passage des nuages. La lucarne est grise aujourd’hui. Mais,derrière le rideau du gris, là-bas au fond, les contours du lac et de la montagne doivent bien exister, présences cachées qui se devinent avec les yeux de la mémoire. Au premier plan, cathédrale et toits de la cité en pente, à l’arrière-fond les coulisses d’un paysage familier. Dans la hauteur, les nuages.

La peinture, pour Martine Clerc, n’est pas représentation d’une réalité extérieure, mais dévoilement d’un paysage caché au-dedans de nous. Non pas l’eau, la roche, l’arbre, mais leur rêve. La matière du paysage, dans les yeux de l’artiste, subit une métamorphose : passe de l’état solide, liquide, gazeux, à l’état onirique. A travers l’ouverture de la lucarne, le lapin vert a accompli sa magie.
La lumière qui tombe dans l’atelier lausannois peut être une paisible lumière estivale ou une lumière d’orage déchirée par l’éclair, mais l’artiste se retire toujours, timidement, et pose un filtre entre elle-même et la réalité. Les flèches de la cathédrale s’écroulent, les petits monstres du portail gothique s’envolent, les passants ont disparu, les montagnes s’émiettent et, par la lucarne, seul l’écho d’une transfiguration nous parvient. Le silence débarque sur les rives du Léman. Comme d’autres artistes qui travaillent ou qui ont travaillé dans cette région, Martine Clerc aime s’attarder non tant sur les choses que sur la mémoire des choses. Non sur le tumulte de la vie, mais sur son écho.
Sur les rives du Léman, l’abstraction lyrique est prise en charge sous sa forme plus discrète. A l’opposé de la vitesse chavirante de Mathieu ou des giclures embrouillées de Pollock, la lumière intérieure, la trace, la nuance, la caresse : quelque chose qui a affaire avec l’Orient.
Pendant que je regarde les pastels, les fusains, les papiers – qui peuvent aussi bien être de simples papiers de cuisine à mettre au four – nous entendons, sur le palier le pas de l’homme de la porte à côté. C’est un vieux mystérieux, qui vient d’un pays balkanique et qui pratique encore les danses traditionnelles de son pays. Un vieux qui vit seul, caché, dans un studio encombré d’objets, et qui donne des leçons de latin, comme dans un récit de rêve. Je le regarde et son aspect me fait penser à un grand peintre qui a beaucoup aimé cette ville en pente et qui voilait objets et personnages de cendre silencieuse: René Auberjonois. Vous voyez que des relations étroites existent entre les artistes et les lieux où ils ont vécu…
Le vieux s’en va, lové dans son mystère, et nous, nous restons sous la lucarne à regarder les oeuvres. Stratifications de formes, courbes douces. Couleurs indéfinies et parfois blessées par des signes douloureux, par des engorgements. Oeuvres qui nous donnent un peu de beauté, si ce que dit Tal-Coat dans l’une de ses lettres est vrai: “Une belle oeuvre doit nous donner un soufffle plus grand, une joie qui nous met à l’aise en nous-même, en l’univers.”

   Alberto Nessi, (traduit de l’italien par P.-A. Tâche),  Conférence, N° 26/ 2006  ( 12 papiers superposés, pastel et fusain)

«Ombres et entrailles» 

D’une certaine opacité près de s’éclaircir, bleutée; d’une légère ébriété de l’air, vibrant (comme, un instant, de voir double), frémissant (papier se plaît à gondoler) ; d’une rêverie à la dérive ; d’un rêve irrévélé, dont la dernière image retenue hésiterait, dans le flou, à s’évanouir. La lumière n’est d’aucun moment de la journée : sous-jacente, incertaine dans sa transparence, elle émane du support que le fusain n’a fait qu’effleurer sauf là ou vint – sous quelle dictée ?- un étroit défilé, un fourré, un rassemblement de nuages (cumulus comme corymbes ; nappe plus souvent ).

*

Ciels plus ou moins dégagés, embrassés d’un coup. Ravins, gorges, crêtes émergent, tels des lieux souvenus (leur négatif), soit des ombres de paysages qu’on reparcourrait à tire-d’aile, qu’on palperait du regard. L’air seulement. Vient par vagues poreuses, adoucies. Rarement tendra à s’épaissir, sans peser, à la faveur d’un accident de terrain. Ailleurs, à-coups, striures, plis (un rideau d’air) se contrarient, s’épousent dans le voisinage d’étangs, de marécages. Des bans de brouillard s’attardent ou disparaissent, comme cire perdue, nos pensées. De variation en variation s’illustre un sentiment de la météorologie ou plutôt une météorologie du sentiment au gré d ‘une exploration buissonnière plurielle, aérienne (des brassées, buissons ou brouillons de nuages).

*

Une aile géante plane au-dessus de nos têtes : sphinx jalousement attaché à notre sauvegarde? Nocturne cerf-volant prêt à s’abattre sur nous? Un gouffre soudain (renversement vertigineux), une crevasse s’ouvrant sous nos yeux réveille une inquiétude ancienne, ancestrale, primitive.

Autour, blancheur vaporeuse du papier rassure.

*

Bonheur, dominant une plaine baignée de clarté, de longer un escarpement rocheux (falaise froncée), de marcher sur un sol grumeleux qu’on sent s’effriter, se défaire sous nos pas, d’aller de collines en vallonnements (montagne au féminin),de se faufiler entre ombres et entrailles. Dans une sorte d’anse formée par les alluvions d’une rivière asséchée depuis longtemps, c’est comme si, plus bas, un chemin, un sentier était à chercher parmi les pierres, les quartiers de roche. Pour guide, à peine un filet d’eau (tel, trop faible peut-être pour porter un salut, un filet de voix).

*

Dans la grisaille des jours, fraîcheur naîtra.

                Pierre Chappuis, Conférence, N° 28 / 2008 (8 papiers superposés, fusains).Texte paru aussi dans “De l’un à l’autre” (dans la compagnie d’artistes amis), Éd. La Baconnière,2010.

 

  Textes de présentation  :

«On dit souvent qu’un tableau sur châssis est une fenêtre ouverte sur le monde; et par elle, on s’échappe. Mais les tableaux de Martine Clerc, je le dirais plutôt, sont des fenêtres ouvertes par lesquelles le monde afflue vers nous» [–]
Peinture abstraite, non pas; mais réminiscence de paysages dans une brume océanique lumineuse. Paysages de montagnes vigoureuses, paysages d’écume marine sur les récifs.
Peut-être réminiscence, comme si la mémoire devait légitimer une refondation du réel. Autre lecture: réappropriation de ces paysages réels, océaniques ou alpins, par la mémoire certes, mais surtout par une torsion articulée de la vision: au lieu d’être représenté frontalement dans des plans parallèles à celui de notre visage, ici le réel est comme perpendiculaire au plan du regard et devient une trajectoire filant à nous depuis une aube.
Ce mouvement de la perspective, dans la couleur seule et presque sans trait, affirme son originalité en explicitant l’articulation. Le tableau, outre sa qualité sensible évidente, manifeste une sorte de dramaturgie où se proclame quelque chose de l’ordre du basculement ou de l’inflexion violente. Effets de fracture ou rupture au sein du paysage alpin ou marin: et je suis frappé par les “métaphores” récurrentes de l’articulation au corps humain, genou, coude, cheville, épaule… Dans cette peinture sensible et tactile, par laquelle l’espace vient palper ma chair et mes yeux, un noeud épais, coudé, plié de volonté, de dureté et de matière en contrejour, vient rebondir contre moi, contre la lumière, contre la couleur claire: ce noeud vient nommer le fait même du retournement qui rend l’horizon perpendiculaire à mon front et la vie regardable dans son profil dramatique.

Yves Bergeret, Extraits de Sur la peinture de Martine Clerc, Paris juillet 2000

[–]  Regard de la promenade ou du rêve, ou -mieux- de l’imaginaire qui se souvient et recompose[–] C’est là une sorte de guide montagnard de la durée, d’une longue pratique et qui est un morceau de vie, la compréhension de l’âpreté des choses, de leur mystère, l’adhésion au secret de la douceur et de la rude beauté du monde [–] Le peintre, là, comme le poète, c’est quelqu’un qui a vu quelque chose, et qui le montre ou le dit. On ne sait jamais très bien quoi. Mais c’est souvent un surplus de réalité pour l’interrogation passionnée des hommes, et qui saute les barrières, les haies, les vallons et les gouffres de la raison pour grimper alors vers ce lieu où, en une trace prise, la terre rejoint le ciel [–]

Extraits du texte de Christian Sulser, Galerie de l’Orangerie, 1993

[- -] Il s’agit au premier abord d’une symphonie de couleurs, jamais pures mais riches de tonalités raffinées, aux formes souvent incertaines, indéfinies, s’interpénétrant subtilement les unes les autres. Dans certains pastels la couleur est mouvement, dynamisme, envol, vie trépidante, jubilation. Dans d’autres, calme, luxuriance maîtrisée et- encouragé par la sensualité de la matière- je dirais presque volupté, si le cliché me le permettait. Plus rarement, dans les huiles surtout, la plage colorée est apparemment définie, presque abrupte, mais ici aussi- le plus souvent- l’absence de trait délimitant laisse le spectateur attentif choisir la frontière entre deux nuances.
Dans cette surprenante diversité, ce qui me frappe tout particulièrement, c’est l’indiscutable unité de style, qui est la marque d’un créateur en pleine possession de ses moyens d’expression. C’est le style qui fait qu’à l’avenir vous reconnaîtrez au premier coup d’oeil un tableau de Martine Clerc, alors même que le “sujet” n’existe pas et qu’elle ne refait jamais le même tableau  .[–]
Que le résultat soit un tableau figuratif ou non figuratif, ce que le peintre nous restitue n’est pas ce qu’il a vu mais bien l’équivalent pictural de l’invisible qui est en lui. Zao Wou-ki n’exprimait pas autre chose, lorsqu’il déclarait “Les gens croient que la peinture et l’écriture consistent à reproduire les formes et la ressemblance. Non ! Le pinceau sert à faire sortir les choses du chaos” .
Le “chaos”.* Lui aussi ! Alors que nous, nous l’ignorons !
L’une des spécificités de l’artiste pourrait bien être cette faculté de capter l’inconscient et de nous le faire entrevoir, de nous le “signifier“.
*Référence à A. Malraux, “Les voix du silence” : “Tout art commence par la lutte contre le chaos”

Extraits du texte de Jean-François EnricoGalerie du Moulin de la Tourelle, 2005

Martine Clerc et Pierrette Gonseth-Favre à L’Espace culturel d’Assens
[–] Ne cédons pas au vieux débat abstraction-non-figuratif, Martine Clerc n’en a cure. Elle porte son regard sur des détails, elle isole des morceaux de nature, extrapole. La critique parle à son sujet de “géographies intérieures” comme Françoise Jaunin; Isabelle Vuong relève “des lignes de failles, des déchirures en suspension, des ouvertures sur le vide”. Quant à Alberto Nessi, il évoque “les yeux de la mémoire. L’art sert aussi, comme l’a dit Paul Klee, non pas à reproduire le visible mais à rendre visible. Les titres que Martine Clerc ne donne jamais à ses œuvres ouvrent donc la porte à la rêverie sans que soit proposée la moindre interprétation. L’œil sauvage peut faire son miel, se laisser envahir par les images intérieures qui renvoient au vécu de l’artiste ou à ses états d’âme. Elle n’a de cesse d’ouvrir des fenêtres débouchant sur un ailleurs où les transparences et les lignes de forces le disputent à un onirisme sous-jacent. Et les papiers collés, le papier calque aident à la démonstration.
Les œuvres à la cimaise ne sauraient faire oublier cet incontournable lieu qu’est l’atelier sur lequel on fait habituellement l’impasse. Voici quelques années, notre Lausannoise eut la chance d’en trouver un sous les toits, en plein cœur de la cité. La nécessité d’un lieu à soi, tout de concentration pour ne pas dire de méditation.[–]Son propre corps dans l’espace, le premier geste, toujours spontané mais partant d’un même point, la surface, la tonalité choisie vont orienter l’oeuvre en devenir.
Tout peut advenir jusqu’à la lancinante question à laquelle il n’est jamais répondu, celle qui fait qu’on pose le crayon ou le fusain, qu’on laisse l’huile sécher parce que la messe est dite ! Certains dessins rejoindront les portefeuilles, d’autres passeront à la corbeille. Un tableau achevé ouvre une brèche : quid du suivant ? Opter pour l^huile plutôt que pour le trait, c’est aussi s’inscrire dans la durée, travailler les matières en jouant avec les transparences. Intervient aussi cette constante recherche d’un équilibre, avec ce mystérieux corps à corps entre soi et la surface à investir. Quant au choix de la palette, il est volontairement restreint, contenu dans des tonalités qui parlent à mots couverts, jamais tapageuses.
Avec déjà une vingtaine d’expositions à son actif, jugées à l’aune du regard des autres, Martine Clerc sait qu’elle est redevable à ce public qui lui fait confiance, l’obligeant à se dépasser, à exploiter au mieux ses propres ressources. D’aucuns verront dans sa démarche une quête poétique, empreinte de sensualité. N’oublions pas que Martine partage sa vie avec Pierre-Alain Tâche dont elle a illustré, à sa demande, déjà trois ouvrages, dont l’excellent  Noces de rochers. Le vocable d’illustration n’est pas approprié; il s’agit davantage de deux voies qui se juxtaposent , celle des poèmes et celle d’un cheminement éminemment personnel dont les variations de gris et de structures titilleront notre imaginaire. Une entreprise commune infiniment stimulante où dessin, pastel et fusain jouent leur partition. L’artiste n’est-t-il pas finalement constitué de beaucoup de lieux de mémoire formant un vaste puzzle dont il exploite les morceaux, au fil de réminiscences venues du fond des âges.
[–]
.Extraits du texte de Jacques Dominique Rouiller, Espace culturel Assens 23 août 2014